Si vous n’avez pas encore vu de publicité pour L’île des souvenirs, c’est que vous n’avez pas ouvert les yeux depuis 6 mois. On le voit partout, mais surtout, on l’entend. Dès les premières communications, le film animé a mis l’accent sur son univers coloré, et purement inspiré de votre enfance. Des souvenirs, effectivement il y en a une flopée et c’est typiquement ce qui va attirer les spectateurs au cinéma, en plus de l’héritage de sa production.
Après Le Chat Potté 2, les réalisateurs Joel Crawford et Januel Mercado retrouvent DreamWorks Animation pour ce nouveau long-métrage original. Le studio, à qui l’on doit notamment Shrek, Kung Fu Panda et Le Robot sauvage, nous transporte dans un univers fantastique inspiré du folklore philippin, sur fond de nostalgie des années 1990. Avec une trame narrative sur fond d’une amitié sur le fil du rasoir, et de destins divergents mais entremêlés, cette nouvelle aventure est-elle à la hauteur de nos espérances ? Critique.
Un voyage inattendu au service d’une amitié en péril
L’histoire de L’île des souvenirs commence aux Philippines, dans les années 1990. Jo et Raissa sont deux amies inséparables depuis l’enfance, mais leur avenir menace de les éloigner. Après le lycée, Raissa doit partir étudier aux États-Unis, tandis que Jo redoute de voir leur relation se détériorer, car elle n’a pas de projet aussi spectaculaire. Lors de leur dernière soirée ensemble, les deux jeunes femmes découvrent un portail qui les transporte sur Nakali, une île fantastique peuplée de créatures issues des légendes philippines.

Le problème, c’est que cet endroit possède une capacité plutôt inquiétante. Plus elles y restent, plus leurs souvenirs s’effacent de leurs vies sur Terre. Pour rentrer chez elles, elles doivent remettre la main sur la clé perdue dans leur périple et donc affronter les dangers de l’île tout en essayant de comprendre ce qui leur est arrivé.
Sur le papier, le récit repose sur des ingrédients assez classiques. On parle d’un rite initiatique qui prend ses fondations dans des thèmes surexploités par Hollywood, et surtout le monde de l’animation : l’amitié, l’héritage familial, l’ouverture à la culture traditionnelle ou encore la nécessité de surmonter ses peurs. Rien qu’un film familial n’ait pas déjà traité des dizaines de fois.
Pourtant, le scénario ne tombe pas dans la facilité. Les enjeux restent compréhensibles sans être complètement simplistes et l’intrigue avance suffisamment naturellement pour que les enfants puissent la suivre sans faire mourir d’ennui les adultes en cours de route. D’autant plus que l’idée de devoir récupérer ses souvenirs pour retrouver son chemin est un procédé assez stimulant pour captiver les spectateurs du début à la fin.
Une machine à remonter le temps qui évite l’overdose
On le comprend en seulement quelques minutes, le véritable tour de force de L’île des souvenirs, c’est son univers visuel et sonore. Le film nous plonge dans une version colorée de la fin des années 1980 à fin des années 1990. Des vêtements, aux références culturelles, en passant par les musiques et les codes esthétiques, tout y passe. Les clins d’œil s’enchaînent, les décors débordent de détails et chaque nouvelle séquence veut nous rappeler une époque que beaucoup de spectateurs ont connue, directement ou à travers la culture populaire.

Mais là où certaines productions récentes donnent parfois l’impression d’empiler les références pour capitaliser sur la nostalgie ou encore provoquer une réaction immédiate sur les réseaux sociaux, DreamWorks maîtrise son rythme. Le film ne cherche pas constamment à attirer notre attention avec un gag, un clin d’œil ou une nouvelle stimulation visuelle. Il laisse davantage respirer ses scènes et prend le temps de construire son univers pour qu’on s’y attache.
L’animation participe aussi pleinement à cette réussite. On connaissait déjà le studio pour son travail de qualité mais c’est toujours agréable de voir une animation aussi propre, dynamique et expressive, avec une véritable identité artistique. Cette richesse visuelle donne au film une vraie patte, qui sacrifie parfois la lisibilité de l’action, surtout au niveau de la colorimétrie. Ceci dit, on a quand même le sentiment de voir un monde cohérent, plutôt que de traverser une succession de décors conçus uniquement pour impressionner.
Au-delà de son esthétique rétro, L’île des souvenirs se distingue aussi par son attachement à la culture philippine, qui imprègne l’ensemble du récit. Le film puise généreusement dans les mythes et les légendes de l’archipel pour peupler Nakali, loin des figures fantastiques qu’on a l’habitude de retrouver dans les productions occidentales. Cette identité culturelle se retrouve jusque dans les dialogues, qui conservent de nombreux mots et expressions philippins sans nécessairement les traduire. On en comprend généralement le sens grâce au contexte. Ces passages renforcent l’immersion et donnent l’impression de découvrir cet univers de l’intérieur, sans qu’il ait besoin de tout expliquer au spectateur.

Les années 90 comme personnage principal
La musique est l’autre immense réussite du long-métrage. La bande originale mélange à la fois des compositions inédites, des morceaux populaires de la bonne vieille époque des discothèques et des influences musicales philippines. En plus des tubes iconiques, le travail du compositeur Nathan Matthew David accompagne cette démarche avec des sonorités pop et des synthétiseurs qui sentent bon les années 1980 et 1990.
Le meilleur exemple reste Never Tear Us Apart, le classique d’INXS qui revient à plusieurs reprises dans le film. La chanson fonctionne comme un fil rouge émotionnel, lié à l’amitié de Jo et Raissa et à l’évolution de leur relation. La reprise interprétée par Sophia Laforteza, membre de KATSEYE, lui donne une nouvelle saveur et accompagne la transformation de leur amitié avec beaucoup de justesse. C’est exactement ce que la bande-son réussit dans son ensemble : elle réveille des souvenirs et elle donne aussi un sens à l’histoire.

Des personnages comme on en a rarement (sauf chez Dreamworks)
Derrière cette débauche de couleurs et de musique, L’île des souvenirs fonctionne surtout parce qu’il croit en ses personnages. Jo et Raissa sont imparfaites, parfois injustes l’une envers l’autre, et leurs divergences ne disparaissent pas simplement parce qu’elles doivent affronter une menace commune. Le film ne présente pas leur amitié comme un lien magique qui résoudrait tous les problèmes.
Même les personnages secondaires et les antagonistes bénéficient d’un vrai travail d’écriture. Les intentions ne sont pas toujours mauvaises, les comportements ne sont pas toujours excusables et les conflits ne se résument pas à une opposition entre gentils et méchants. Cette nuance donne un peu de relief à une intrigue dont on devine assez facilement les grandes étapes, sans pour autant l’empêcher de nous toucher.
La version française mérite également des éloges. On retrouve quelque chose de la richesse d’interprétation qui faisait le charme de Shrek dans les intonations, les accents et les différences de tonalité. Certaines répliques deviennent franchement hilarantes grâce à ce travail vocal. C’est d’autant plus appréciable que le film s’adresse à plusieurs générations et doit pouvoir fonctionner sur des registres différents.